Un institut de recherche britannique tente de renvoyer devant les tribunaux israéliens le licenciement de Toufic Haddad
DATE
LIEU
PERSONNE/INSTITUTION VISÉE
Toufic Haddad, chercheur palestino-américain, ancien directeur du Kenyon Institute
DOMAINE
RESPONSABLE DE L'INTERDICTION
Le Council for British Research in the Levant (CBRL)
Toufic Haddad, chercheur palestino-américain, figure importante des études palestiniennes, dirigeait le Kenyon Institute à Jérusalem-Est, antenne locale du Council for British Research in the Levant (CBRL), organisme enregistré au Royaume-Uni, administré depuis Londres et financé sur fonds publics par l'intermédiaire de la British Academy. Il a été licencié en 2023, officiellement pour des raisons de réduction des financements accordés par la British Academy.
Haddad soutient qu'il s'agit d'une discrimination politique liée à ses travaux et à ses prises de position publiques sur la Palestine, notamment son opposition à la guerre israélienne à Gaza et à la répression visant les universitaires palestiniens. Il indique qu'après le 7 octobre 2023, les administrateurs du CBRL lui ont demandé de faire profil bas et de ne pas s'exprimer dans les médias. Il estime que le CBRL avait, dans ce contexte, un devoir professionnel, moral et historique, et qu'il a préféré chercher à le réduire au silence avant de le licencier; une affaire qui, selon lui, révèle les logiques à l'œuvre dans le monde universitaire britannique et ses structures de financement.
Plutôt que de contester la demande au fond, le CBRL a cherché à faire échec à la procédure britannique en soutenant que l'affaire relevait des tribunaux israéliens. L'équipe de Haddad a produit une déclaration de témoin de 50 pages, étayée par plus de 3 000 pages de pièces, pour établir que son emploi présentait des liens plus étroits avec le Royaume-Uni qu'avec Israël. L’institut n'est pas enregistré en Israël ni dans les territoires palestiniens occupés où il opère, position qu'il maintient, selon les soutiens de Haddad, pour protéger son bail face aux colons israéliens et éviter de légitimer l'annexion , mais il a néanmoins établi pour Haddad un contrat israélien, là où ses directeurs à Amman bénéficient de contrats britanniques. Haddad s'oppose à un examen en Israël au motif qu'un système judiciaire que les organisations de défense des droits jugent discriminatoire envers les Palestiniens ne lui garantit pas un procès équitable.
La demande repose sur trois fondements : licenciement abusif au titre de l'Employment Rights Act 1996 ; discrimination fondée sur une conviction politique, en l'espèce l'antisionisme, au titre de l'Equality Act 2010 ; et la tentative d'écarter la compétence des juridictions britanniques. Haddad est représenté par l'European Legal Support Centre, qui a mandaté l'avocat Franck Magennis, de Garden Court Chambers, et soutenu par son syndicat, l'UCU, représenté par Sean Wallis, secrétaire régional pour Londres.
Wallis inscrit l'affaire dans une question plus large sur les droits des personnels universitaires employés par des instituts de recherche britanniques à l'étranger, et juge choquant qu'un institut soutenu par la British Academy mobilise des avocats pour empêcher un chercheur de plaider devant les juridictions britanniques. Tasnima Uddin, porte-parole de l'ELSC, soutient que le CBRL demande à une juridiction britannique de remettre un universitaire palestinien à un système judiciaire administrant une annexion et une domination raciale que la Cour internationale de justice a jugées illicites.
Le 8 août 2025, le Conseil de la BRISMES publie une déclaration soutenant le droit de Haddad à voir son affaire jugée au Royaume-Uni et défendant sa liberté académique. Il fait valoir que le CBRL, en tant qu'institution financée sur fonds publics, doit garantir l'indépendance académique, et qu'une ingérence politique porterait atteinte à la crédibilité de l'ensemble des institutions de recherche financées par le Royaume-Uni. Sur la compétence, il considère que, Jérusalem-Est étant un territoire occupé au regard du droit international et le gouvernement britannique ne reconnaissant pas la souveraineté israélienne sur cette zone, l'affirmation par le CBRL de la compétence des tribunaux israéliens revient de fait à reconnaître cette souveraineté, en contradiction avec les normes établies du droit international.
La BRISMES s'alarme également de la fermeture du Kenyon Institute depuis 2024. Pendant plus d'un siècle, l'Institut a constitué un pôle de recherche reliant les chercheurs britanniques aux milieux universitaires, culturels et associatifs palestiniens, abritant une bibliothèque, des archives et des équipements utilisés tant par les chercheurs de passage que par les chercheurs et étudiants locaux. Sa disparition, soutient la BRISMES, marque un retrait du soutien à la vie académique en Palestine au moment précis où l'action militaire israélienne a dévasté les universités palestiniennes. Elle appelle le CBRL à assumer son rôle historique dans la gouvernance coloniale et la production de savoirs, en tant qu'institution ayant autrefois servi les objectifs du Mandat britannique.
L'audience publique, d'abord fixée du 1er au 4 juillet 2025, a été reportée au 11-13 mars 2026 et tenue en ligne via le service de visioconférence de la justice britannique. La dernière journée, le 13 mars 2026, a été consacrée au reste des témoignages et contre-interrogatoires ainsi qu'aux plaidoiries finales des deux parties.